Nouveauté : Le rendez-vous de carrière de l'Education Nationale.

Nouveauté : Le rendez-vous de carrière de l'Education Nationale.
cal Jan 28, 2018

Inspection ? Vous avez dit inspection ?

Non, c’est fini. On dit…PPCR

Les rendez-vous de carrière ont lieu selon un protocole national bien défini entre l'Agent (enseignant), un Inspecteur d'Académie et le chef d'Etablissement. Il donne lieu à un rapport critérié identique pour tous et donne 10 lignes à chacun des intervenants pour détailler son évaluation.

Ce rendez-vous intervient 4 fois dans la carrière de l'enseignant du second degré : à l'échelon 6 puis 8 et 9-pour-l’accès-à-la-hors-classe puis pour l’accès à la classe exceptionnelle sur recommandation de votre inspecteur et en fonction de la qualité de l’inspection.

A l'échelon 9, on peut espérer qu'un rendez-vous de carrière réussi permette de changer de niveau de rémunération : on pourrait passer dans l'échelle Hors Classe. Ou plus exactement…on passe dans l’échelle hors classe un an plus vite si on fait partie des 30% des meilleurs.

Premier conseil : Inutile de vous exciter, c’est un enjeu d’égo qui aura peu d’impact sur la rapidité de votre avancement. Il s’agit de gagner 3 fois un an.

Sur le site du Ministère de l’Education Nationale, on peut lire « l’objectif de ces rendez-vous de carrière est de reconnaître la valeur professionnelle ». Chouette.

Deuxième conseil : Gardez de la distance, ce n’est pas parce que votre valeur professionnelle n’est pas reconnue qu’elle n’existe pas.

La réalité sur le terrain : un témoignage sur les balbutiements du dispositif…

L'inspecteur et le chef d'établissement viennent passer une heure d’observation en classe. Ils vous inspectent. Vos élèves qui vous aiment bien sont terrifiés. La plupart bafouille même pour se parler entre eux.

Vous n’êtes pas tenu de fournir des documents mais c’est recommandé pour attirer l’attention sur le travail que vous engagez. Compter sur la compréhension de l’inspecteur sur la construction de votre travail est une erreur : quand tout a l’air simple et coule comme de source, vous risquez d’être suspecté…

…j’ai pas compris de quoi, j’avoue.

Coopératifs et motivés, vos élèves vont réussir l’épreuve de force en une heure de comprendre chacun un quart de texte en anglais, d’en faire un dialogue en anglais et de le jouer pour se faire découvrir les uns aux autres toute l’histoire en anglais d’un vol d’orange dans le jardin d’une maison particulière en Afrique du Sud en 1950. Chacun son rôle : sud africain blanc, noir…(voilà ce qui sera étiqueté de manichéen). Ils se seront amusés, on aura bien ri. Ils auront parlé anglais, écrit en anglais, compris ensemble et collaboré en interdépendance. Vous n’aurez pas parlé plus de 5mn, votre fiche méthode aura été efficace. Vous reprendrez plus tard comment ils s’y sont pris pour réussir, vous reprendrez plus tard le fond de la situation vécue et les sentiments possibles de leurs personnages. Bref, vous aurez créé les conditions de l’apprentissage et de l’expérience pour que vos élèves s’approprient la langue. Après, vous vous assurerez de leur avoir enseigné consciemment comment ils ont appris.

Troisième conseil : Ne sous-estimez pas les incompréhensions et traitez votre inspecteur comme un troisième élément, créez-lui aussi une expérience de compréhension. Ne faites pas comme moi.

Malheureusement mon choix de texte a été considéré comme manichéen, ma présentation indue et bâclée, et mon objectif élitiste car il n’est pas question de travailler l’esprit de synthèse ni l’inhibition avant la classe préparatoire. ( ?)

Les élèves devaient sélectionner les éléments du texte à dialoguer et délibérément ne pas traiter certaines informations. Oups. Raté. Aux oubliettes (pour rester polie) l’augmentation.

Une heure de débriefing avec l’inspecteur, puis un rendez-vous avec votre chef d’établissement : le protocole est respecté. Votre carrière sera jugée sur une heure de cours. 20 ans d’expérience tiennent en 50 mn d’animation. Le chef d’établissement et l’inspecteur s’entretiendront. Ils cocheront vos 11 niveaux de compétences.

…je n’ai pas eu beaucoup de bonhomme sourire.

Je suis officiellement incompétente en didactique et en évaluation. Au point qu’il faut que je fasse un stage. Bénies soient les nouvelles modalités d’évaluation de ma carrière. Sur le papier, elles sont adéquates. Les habitudes de ma vieille inspectrice (les vieilles habitudes de mon inspectrice?) sont en décalage avec ces nouvelles modalités d’évaluation. Et c’est moi qui dois aller faire un stage…

J’suis une THUG ! Je ne ferai pas de stage sur l’évaluation, je suis contre les notes et pour les projets.

Je suis anti-descriptifs sur les DST (je sais repérer le nom d’un village dans un texte) et pro-retour réflexif sur ses gestes d’apprentissage. Et moi je sais de quoi je parle, il ne s’agit en aucun cas de rendre visibles les descripteurs du CECRL. C’est une mauvaise lecture des neurosciences.

Je suis pour les explications syntaxiques et les listes de mots de vocabulaire comme faisant partie du pack-apprentissage dans un dispositif où l’élève est actif pour mener un projet à bien avec des camarades ou tout seul.

Je suis pour les félicitations publiques, les conseils entre pairs et les observations privées.

Je suis farouchement opposée aux punitions et favorable à l’isolement temporaire.

Je sais déterminer quand évaluer, comment entraîner et quelle remédiation opérer. Et tous les élèves ne sont jamais prêts en même temps, mais « ce que tu fais au plus petit d’entre les miens », c’est à toi que tu le fais.

Enfin, je sais que la gestion de classe repose sur la maîtrise de la didactique de sa discipline et sur l‘adéquation entre la curiosité des élèves et les propositions d’exercice de l’apprentissage.

Et non, je n’ai pas tort. Ce sont les autres qui ne savent pas encore que j’ai raison. Mais ils y viendront. En revanche, ça me coûte cher.

Dans ce document d’évaluation, vous avez le droit de réponse. Vos droits sont respectés. Libre à l’inspecteur cependant de vous expliquer que vous êtes en-dessous de tout en didactique des langues (même si vous pouvez former sur ce sujet quand même) et qu’elle « n’ose même pas vous demander pourquoi vous avez fait exprès un choix aussi manichéen, surtout que vous êtes formatrice ». Libre à vous aussi de prendre la mouche avec le sourire en vous fermant comme une huître et de cesser de répondre à sa condescendance parce qu’elle abuse clairement de son pouvoir d’après vous. Tâchez de ne pas faire comme moi, tête de mule, et de vous défendre. C’est conseillé –par tout le monde adulte, et même par les plus jeunes, mes enfants et mes élèves inclus.

Quatrième conseil : Prendre l’inspecteur comme un individu qui a besoin de mieux comprendre, donc expliquez, explicitez, justifiez, démontrez, prouvez. Je dis ça pour vous, pour me rendre utile, parce que pour moi il est trop tard.

A lire plus attentivement le site du Ministère, vous y êtes même invité par écrit sous 15 jours quand on vous envoie le-dit rapport. Mais on ne vous le propose pas d’office. Sauf mon chef d’établissement qui après m’avoir écouté, me l’a chaudement recommandé.

Vous aurez peut-être la chance comme moi d’être plébiscité pour reprendre un stagiaire en plus de vos heures de formation l’année prochaine (qui ont l’air douteux quand même) même si comme moi vous ne mettez pas 20/20 de moyenne à vos élèves en Première et en Terminale. Ayant atteint le niveau B1 du CECRL (on se comprend) dans cette école privée désignée par votre Inspectrice comme élitiste (pardon ?), ils devraient avoir 20/20. Au passage, elle mentionne avoir fait khâgne et hypokhâgne ( ?).

Elle avance que nos élèves vont présenter des dossiers à l’étranger dans des filières sélectives, type UCAS (Parcoursup Anglais) ou au Canada-qu’elle-connait-très-bien. Sans ces notes (20/20 de moyenne), ils ne seront pas pris à la faveur d’autres pays européens. Tel est son postulat.

Petit point « analyse de terrain » parce que je fais ça depuis 15 ans : quand un élève de Terminale dépose sa candidature pour des universités anglaises, il s’inscrit sur UCAS. Les universités anglaises demandent au professeur référent de l’élève d’envoyer des notes prédictives : les notes que le professeur pense que l’élève pourra obtenir au Bac.

En général, en fonction des collègues et des années antérieures, on ajuste le Bac blanc ou la moyenne du trimestre en fonction de l’exigence de l’enseignant. Bref, on ajoute 1, 2 ou 3 points à ses derniers résultats en sachant qu’un élève motivé par ses études va travailler pour atteindre ses objectifs, il est donc juste en janvier d’y croire et de bonifier les résultats temporaires. Ensuite l’université anglaise renvoie une réponse sous forme de contrat : par exemple, si l’élève obtient 14 de moyenne générale et 15 en anglais, il sera pris chez nous à condition d’obtenir telles notes à l’IELTS. Ce test valide le niveau d’anglais de l’élève qui est évalué dans ses 5 compétences. Ce test n’a rien à voir avec les tests Cambridge.

Inutile de vous dire que le niveau requis à l’IELTS est inaccessible aux 20/20 du niveau B1 recommandé par cette inspectrice. Au mieux, les 20/20 du B1 obtiennent 6/9 et je n’ai jamais vu un contrat anglais en dessous de 6.5 de moyenne. En laissant mes élèves croire que leur niveau est parfait, ils ne se mobiliseront plus. C’est la réalité de l’emprise que les notes ont sur nos élèves et sur leurs parents. Conclusion, si je suis ses prescriptions, aucun de nos élèves n’entrera jamais en fac en Grande-Bretagne. Pire, si j’envoie une prédiction à 19/20, je risque de recevoir des contrats surévalués où un élève obtenant 15/20 en anglais au Bac pourrait être contractualisé par l’université anglaise à 17/20. Alors ? Je fais quoi ? Je reste dans la réalité de terrain pour protéger mes élèves et leur garantir l’avenir qu’ils ont choisi ou j’obéis aux injonctions ?

Au cours de ce rendez-vous de carrière, on devrait faire le point sur votre carrière et repérer d’éventuelles expertises développées. Or, je suis experte en neurosciences appliquées à l’éducation.

Outre le fait que je suis formatrice et tutrice et que je conseille mes collègues débutants en allant les visiter dans leurs classes pour leur prodiguer des conseils, j’ai créé un laboratoire de langues et enseigné dans une école avec des élèves à besoins éducatifs particuliers et des enfants autistes et surdoués. J’ai été cadre d’éducation, aussi : niveau expérience de carrière, j’ai à peu près fait le tour en passant par la prépa et les BTS.

J’ai publié des manuels scolaires, para-scolaires, un livre de psychologie qui a débouché sur une campagne média majeure ayant impacté l’Education (L’Express en couverture, Cerveau et Psycho, Sciences et Vie, Les Pouvoirs Extraordinaires du Corps Humains, des colloques…). Je prouve dans mon livre comment les fonctions cognitives appelées Intelligences Multiples par Howard Gardner dans les années 80, sont aujourd’hui au cœur de l’apprentissage. Je démontre que ces fonctions cognitives sont documentées par les recherches en neurosciences.

A la fin du rendez-vous, vous pouvez tenter comme moi d’aller au bout de votre proposition sans vous prendre les pieds dans le tapis de votre égo. En effet, j’ai l’habitude de ne rien réclamer pour moi pourvu que le message que je porte se propage. Ni photo dans le journal, ni mention spéciale au générique alors qu’on m’a demandé tout mon carnet d’adresse notamment. Tant qu’on explique, sciences à l’appui, que le carburant du cerveau c’est l’Amour et l’entraide, tout me va. J’espère qu’à force de pédagogie, on rendra notre école bienveillante. Elle serait alors inclusive et non sélective et les enfants y seraient heureux d’être différents et d’apprendre à vivre ensemble et à prendre confiance en eux-mêmes et les uns dans les autres parce qu’ils sauraient se comprendre. En réussissant ça, on changerait le monde qui ne pourrait plus être belliqueux.

Fort de cet espoir à la fin de l’entretien, s’il vous reste un souffle d’estime de vous-même (il vous faut un très gros melon au départ, soyons réaliste), sinon essayez de puiser dans votre foi en l’humanité qui est rangé au fond de vous sur l’étagère de votre Amour filial.

Restez concentré et proposez vos services efficaces et très prisés : si un chef d’établissement de l’Académie souhaite proposer une journée pédagogique autour des Neurosciences Appliquées à l’Education et engager un travail de réflexion sur les Neurosciences au service de son projet pédagogique, dites que vous seriez heureux de vous rendre disponible, cette journée de formation est très appréciée. Avec un peu de chance à vous on ne répondra pas : « Je me demande s’il serait possible de vous rémunérer par le biais de notre service de formation car…vous êtes payée par l’Etat ? »

Euh…oui, les enseignants de l’Enseignement Privé sont des agents de l’Etat. C’est même pour ça qu’ils ont des rendez-vous de carrière…

Bref, ça s’est pas bien passé.